Le prologue du Siracide et ses traductions latines. Texte et paratexte

Le prologue du Siracide et ses traductions latines : Texte et paratexte

 

Martin Morard : 21.10.2025, dernière modification 27.10.2025 (version 3)

    

ð vers l’édition du prologue Multorum nobis ...vitam agere 

¶Codd. : <32.26>

1.    Lx264 (Luxembourg, BNL, cod. 264, prov. Echeternach),

2.    Lx1000 (Luxembourg, BNL, cod. 1000, f. 284vb-285ra, s11 4/4 (?), prov. St-Maximin de Trèves),

3.    P572 (p. 168, post Sap.)

4.    ΩA ΩD ΩF ΩL

5.    ΩB ΩN (207vb) P18 Albergati

6.    Ed1455 Rusch Clementina Edmaior. Weber (p. 1029  = G A C Σ Z T S M Φ );

7.    om. ΛL  Cor1L Cor1O Cor2 Nicolaus de Lyra ; om. De Bruyne, Préfaces de la Bible latine.

Je remercie Chiara Ruzzier de m’avoir procuré les clichés des manuscrits du Luxembourg et les informations afférentes (ci-dessus Lx264 Lx1000)

 

ð vers l’édition du prologue Multis et magnis   


¶Codd. : <32.26*>

VL172 = Erfurt / Gotha, Forschungsbibliothek, Memb. l 13, f. 104v, saec. 12 ;

ed. Thiele 1987 (VL 11/2 : Siracidus) ;

Ed1929 (Bruyne, op. cit. infra, p. 259-263). 

Le Siracide, dont on ne connaît que quelques fragments hébreux, nous est parvenu sous la forme de deux traductions grecques (gr1 ou G, précédé du prologue Πολλών και μεγάλων, et gr2 ou g sans pièce liminaire).

Jérôme n’a pas traduit le Siracide. Le latin de la Vulgate est une compilation, oeuvre de trois traducteurs anonymes qui se sont succédés du 3e au 5e siècle, comme l’a démontré Ph. Thielmann, suivi par Donatien De Bruyne et les éditeurs de la Vulgate (Edmaior.)

α = Sir. 1-43 ; 51-52

β = Sir. 1-52 avec ajout des chapitres 44-50 appelés « Laudes patrum », souvent cités dans les leçons de l’office liturgique des saints, mais jamais cités par les Pères latins avant Isidore d’Espagne.

γ = ajoute Multorum nobis et une révision ou traduction de Sir. 44-50 dont le style diffère de β.

Dans la plupart des manuscrits, le Siracide est précédé du prologue Multorum nobis, traduction de Πολλών και μεγάλων, édité ici à partir de l’édition maior de la Vulgate, complétée par la collation de quelques témoins de la Vulgate du Moyen Âge tardif.

Donatien De Bruyne ne signale aucun manuscrit du Siracide qui omette Multorum ; l’édition maior mentionne cependant ΛL. Chiara Ruzzier a, depuis, recensé 10 bibles où Multorum est absent du Siracide (communication orale du 26.2.2025, étude à paraître, infra Ruzzier 2025).

De Bruyne assure que la traduction latine primitive n’était pas introduite par Multorum car, si les Pères les plus anciens en avaient eu connaissance, ils n’auraient pas attribué l’Ecclésiastique à Salomon mais au grand-père de l’auteur mentionné au paragraphe 2 de Multorum nobis. L’édition maior de la Vulgate hiéronymienne reprend la thèse de Donatien De Bruyne. Elle précise que le prologue a été ajouté par un troisième traducteur. (Edmaior. t. 12, prolegomena, p. XII).

Le prologue grec a manifestement été rédigé par le traducteur grec du Siracide. Il est moins évident que le avus meus Iesus du paragraphe 2 désigne nécessairement l’auteur du Siracide. La tradition latine ne l’a pas compris ainsi. L’argument de Dom De Bruyne ne tient pas au regard de la continuité de la tradition latine. L’attribution à Salomon relève de la critique interne ancienne et de la tradition exégétique. Multorum n’est pas un prologue d’auteur mais plutôt de traducteur. Il n’est donc pas incompatible avec une attribution de la rédaction du livre à Salomon. Depuis Raban Maur au moins, la réception médiévale du prologue et du livre a tenu compte des deux possibilités offertes par la lecture de Multorum et cherché à les concilier.

À la différence du corps de l’ouvrage, Πολλών και μεγάλων n’avait probablement pas d’équivalent hébreu littéral. L’absence de prologue dans quelques manuscrits latins ne relève pas de la critique d’attribution, mais plutôt  de la mise à l’écart des textes grecs sans équivalents hébreux.

Si Multorum était un prologue d’auteur, et avait un ancêtre hébreu, il appartiendrait à la tradition biblique sans cesser pour autant d’être un paratexte, à l’instar des premiers versets de Luc.

Il faut en réalité distinguer l’appartenance linguistiques des textes du patrimoine biblique de leur authenticité canonique qui relève de leur réception ecclésiale. Un texte comme Multorum peut dériver de la souche du patrimoine biblique rédigé dans les langues premières de la Bible, en l’occurrence le grec, sans pour autant appartenir au Texte biblique au sens fort

Il faut également distinguer

-         les prologues d’auteur ou  paratextes majeurs originaux qui appartiennent au texte canonique parce qu’ils ont été rédigé par l’auteur du livre ou de la compilation biblique,

-         les prologues d’éditeur ou paratextes majeurs secondaires rédigés par  un auteur connu ou inconnu, différent de l’auteur de la composition biblique, qui a codifié ou réuni des textes formant un livre biblique.

-         les prologues de traducteurs de l’hébreu en grec, ou  paratextes majeurs de troisième rang, sont les prologues rédigés pour introduire aux traductions d’un ou plusieurs livres bibliques en grec. Ces textes appartiennent au patrimoine de la Bible grecque sans en avoir pour autant l’autorité d’un texte révélé.

-         les prologues de traducteurs latins ou paratextes de quatrième rang réunissent des textes d’auteurs patristiques ou de simples érudits latins.

-         les prologues de docteur, prologues analytiques ou exégétiques ont une finalité didactique et herméneutique ; ils introduisent à l’intelligence théologique du message biblique.On y distingue également plusieurs sous-catégories qui devraient être spécifiées.

Les paratextes secondaires des versions de la Bible écrites dans les langues premières (hébreux et grecs) appartiennent à la tradition même du patrimoine biblique reconnu comme assisté, sinon inspiré.

Les paratextes secondaires, introduisant aux traductions latines de la Vetus latina ou de la Vulgate Hieronymienne ainsi qu’aux versions dans les autres langues dérivées ou proches des langues primaires relèvent du patrimoinede la tradition biblique. Lathéologie fondamentale chrétienne ne leur accorde pas une autorité garantie par l’inspiration.

Dans ce contexte, Multorum doit être compris comme un prologue de traducteur de la seconde strate linguistique (de l’hébreu au grec). Il appartient à la tradition biblique hellénique mais ce n’est pas un texte biblique.

Le Repertorium biblicum (RB-26) considère Multorum comme faisant partie du texte biblique, tout en le distinguant du premier chapitre comme une pièce liminaire. Il omet Multorum et son faux jumeau Magnis et multis de la liste des prologues bibliques secondaires (RB).  Mais pour considérer que Multorum faisse partie du texte biblique, il faudrait le lire comme un prologue d’auteur, ce qui me paraît difficile à admettre tant le texte est homogène et cohérent. Dès lors qu’il est compris comme un prologue de traducteur, il n’y a plus lieu de le considérer comme faisant partie du texte canonique proprement dit. Il appartient cependant à la tradition textuelle de la bible grecque et de la Vulgate qui intègre les prologues des traducteurs latins.

Dans tous les cas, il s’agit d’un paratexte distinct du Texte puisqu’il introduit à l’intelligence du Texte, justifie l’utilité de sa traduction  et distingue son auteur de celui du Texte. Le prologue se présente comme rédigé par l’éditeur des sentences de l’Ecclésiastique et non comme l’auteur même de celles-ci.

Les titres de tête ou de fin du prologue Multorum  éclairent sur leur interprétation du paragraphe 2. S’ils attribuent le livre à « Ihesu Ben Sirach » ils considèrent l’auteur de Multorum comme le traducteur du Siracide rédigé par son grand-père Iesu. S’ils considèrent que Multorum n’est qu’un prologue de traducteur l’incipit du chapitre 1 omet le mot « Iesu » et parle de l’Ecclésiastique, du Siracide ou de Ben Sirach.

Multis et magnis est une autre traduction latine, établie à partir d’un texte grec quelque peu différent de Πολλών και μεγάλων qui a servi à traduire Multorum nobis (RB-26). Multis est connu par un seul manuscrit du 12e siècle. Bien que Donatien De Bruyne ait édité cette version pour la première fois, postérieurement aux Préfaces de la Bible latine, elle n’est pas signalée par le Repertorium biblicum de Friedrich Stegmüller. Nous lui attribuons le numéro RB-26-2.

Multis et magnis est une traduction plus littérale et aussi plus fautive que Multorum nobis. La langue de cette recension est surtout marquée par les irrégularités phonétiques et grammaticales du latin du Haut Moyen Âge, peut-être des 7e ou 8e siècles (confusions de genres et de cas, interversions de voyelles, confusions ou redoublement de consonnes : sc pour c, etc.). Les éditeurs de la Vetus Latina et De Bruyne se gardent cependant de toute conjecture à ce sujet. L’édition publiée par Walter Thiele dans le volume 11/2 de la Vetus latina (infra laud.) propose en note des conjectures qui corrigent les erreurs du manuscrit. Pour la commodité des lecteurs et des traitements informatiques, conformément aux principes éditoriaux de Sacra Pagina, j’ai intégré la plupart de ces conjectures dans le texte édité, rejetant en apparat les irrégularités graphiques et les erreurs d’abréviation du manuscrit. Le texte établi rejoint ainsi souvent celui qu’avait procuré Donatien De Bruyne.

En résumé

1.    Multorum, traduit du grec et sans équivalent hébreu, appartient à la tradition textuelle de la Bible grecque et de la Vulgate au titre de pièce liminaire, comme prologue du traducteur de l’hébreu en grec.

2.    Ni Multorum, ni aucun autre prologue latin n’a été considéré au Moyen Âge comme appartenant au texte canonique original du Siracide. Sans exception qu’il faut considérer comme des accidents, l’immense majorité des bibles latines anciennes et tardives le distinguent graphiquement du chapitre 1 du Siracide. On ne peut en aucun cas assimiler le début du Siracide des premiers versets de l’évangile de Luc qui, eux, constituent à proprement parler un prologue d’auteur.

3.    À partir de la période carolingienne, l’ajout des sommaires entre les prologues et le premier chapitre des livres de la Bible a confirmé cette différence de statut, y compris pour le Siracide (par exemple Lx264 Lx1000). L’édition critique de la Vulgate hiéronymienne ne permet pas la confusion. C’est par erreur et abus que le Repertorium biblicum ne mentionne pas multorum parmi les préfaces bibliques et l’intègre au texte canonique lui-même. 

4.    La Bible des libraires de Paris (portative ou de plus grand format), en éliminant les sommaires, a eu our conséquence de rapprocher à nouveau le prologue et le chapitre 1 au point de faire oublier qu’ils n’ont pas le même statut ni surtout le même auteur.

5.     Multorum n’a donc pas lieu d’être comptabilisé comme chapitre du Sir. Les divisions langtoniennes, puis parisiennes n’en tiennent pas compte comme chapitre (P14417), pas plus que les éditions de la Vulgate. L’incipit du livre de l’Ecclésiastique est, pour ce que nous avons pu voir, toujours copié après l’explicit de Multorum. Il y a lieu de signaler dans les catalogues de manuscrits les exceptions à cette règle ou l’absence de rubrique, de titre ou de césure graphique entre la fin de Multorum et Sir. 1, 1.

6.    Multorum est rejeté en position finale, à la suite du livre de la Sagesse, dans le manuscrit de Fontenay P572, ce qui invite à s’assurer que les manuscrits qui omettent Multorum en position initiale ne l’ont pas néanmoins ajouté en position finale.

7.    Multorum est rejeté complètement par le correctoire dominicain primitif dit d’Hugues de Saint-Cher (Cor1) ;

8.     Multorum est réintégré par la critique textuelle dominicaine de deuxième génération : ΩJ CorS1.                                         

9.    Multorum est rejeté complètement par les correctoires franciscains (Cor2V CorS2) qui n’y font même pas allusion.

10.                      Dans les éditions imprimées d’Hugues de Saint-Cher (Postille Ed1703), et certaines éditions tardives de Nicolas de Lyre, Multorum est séparé du chapitre 1 par le prologue de Raban “Librum Iesu” (RB-473). Ces éditions n’ont pas valeur de témoins du texte médiéval. Elles reflètent seulement le choix et les intentions compilatoires de leurs éditeurs modernes, sans annotation critique toutefois. Hugues de Saint-Cher a commenté le prologue du commentaire de Raban avant Multorum et il lit Multorum à la lumière du prologue du commentaire de Raban.

11.                       La bible parisienne franciscaine et les bibles qui suivent sur ce point les correctoires franciscains et / ou Nicolas de Lyre omettent Multorum. Cependant, si Νicolas de Lyre  omet de commenter ce prologue, on ne peut pas en déduire qu’il était nécessairement absent du Texte qu’il avait entre les mains, étant donné que Nicolas omet intentionnellement de commenter la quasi totalité des autres prologues bibliques.

12.                      La bible parisienne dominicaine et la Bible des libraires parisiens  conservent solidairement  le prologue  à la différence du Texte franciscain. On retrouvera un rapport similaire des trois éditions parisiennes au début de l’Apocalypse à propos du prol. Omnes qui pie (Apc.).

13.                       Sur le plan textuel, plusieurs accords notables lient la bible de Clément VII (P18), ΩB et la bible Albergati (1428). Ces deux derniers manuscrits peuvent être considérés comme caractéristiques de la recension bolonaise de la Bible qui repose sur un fond parisien commun.

14.                      21.  La bible de Saint-Maximin (Lx1000) commet plusieurs erreurs commune avec celle de Fontenay (P572). Contrairement à P572, Lx1i000 a été corrigée par grattage et surcharge au 13e siècle semble-t-il.

15.                      Lx264 est plus ancienne et dépend d’un texte différent, vraisemblablemet un modèle carolingien plus septentrional. Le texte de ce manuscrit se situe en amont de la tradition italienne du texte; il s’en distingue toutefois par deux ou trois variations fortes, isolées, qui ressemblent plus à des gloses explicatives qu’à une traduction originale du grec et sans rapport avec Multis et magnis.

16.                      Les leçons de l’exemplar de Novare restent aussi  isolées mais révèlent une hérédité italienne septentrionale bien typée (dumtaxat).

17.                      Les accords entre la bible glosée Lx1000 (s11 4/4?) et P572  (s12 4/4) et ΩL, plus surprenants, s’expliquent aussi par la dépendance à l’égard d’un ancêtre commun qui reste à identifier et qui a pu servir à l’ajout de Multorum à Fontenay (de première main cependant). L’examen des témoins recensés par Chiara Ruzzier permettra de préciser la chronologie et la localisation de cette évolution. –

 

Bibliographie: 

·       De Bruyne (Donatien), «Le prologue, le titre et la finale de l'Ecclésiastique», Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft 47 (1929), 257-263 ;

·       De Bruyne (Donatien), Edmaior, t. 12, Prolegomena, 1964, p. XI-XII ;

·       Ruzzier (Chiara), Engelbeen (Céline), de Valeriola (Sébastien), «De Jérôme à l’ordinateur : une exploration globale des prologues des bibles latines», 2025 à paraître.

·       Thiele (Walter), ed., Siracidus (Ecclesiasticus), Vetus latina 11/2, Freiburg, 1987, p. 172.

·       Thielmann (Ph.), « Die lateinische Übersetzung des Buches Sirach », Archiv für lateinische Lexikographie und Grammatik, 8 (1893) 501-561;

·       Thielmann (Ph.), « Die europäischen Bestandteile des lateinischen Sirach », Archiv für lateinische Lexikographie und Grammatik 9 (1896) 247-284.

·       omis par De Bruyne, Préfaces de la Bible latine.



Comment citer cette page ?
Martin Morard, Le prologue du Siracide et ses traductions latines. Texte et paratexte in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2026. Consultation du 14/01/2026. (Permalink : https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=253)