La Glose en Italie du Sud. Les 'prothemata messanensia' sur la Genèse (Madrid, Biblioteca nacional, MS31)

Page créée par Martin Morard  le 2.6.2023 (version 2)

=> vers l'édition des Prothemata messanensia

1. Le ms. Madrid, Biblioteca nacional, MS31 (sigle Md31) inaugure par la Glose ordinaire sur la Genèse un ensemble de livres bibliques glosés copiés et décorés en Italie du Sud, probablement en Sicile, dans la seconde moitié du 12e siècle à l’intention de la cathédrale de Messine. Ils furent par la suite complétés par des livres bibliques d’autres origines (Glossem : set-100PC), intégrés à la collection des rois d’Aragon, puis transférés en Espagne par Frédéric d’Aragon (1451-1504) à la fin du 15e siècle avec les manuscrits qui avaient pu être soustraits aux pillages français.

2. Les f. IIIr-IVv de Md31 sont reliés en tête du volume de la Genèse dont ils font partie. Ils ont été  copiés par la même main que la Glose. Leur disposition sur 3 colonnes est normale pour ce type de textes préliminaires. Ils transmettent une collection de 35 sentences préliminaires, de longueurs inégales, copiés sur trois colonnes, à l’instar des prothemata de la version laonnoise.

3. Les exemplaires de la Bible glosée les plus anciens sont presque toujours dépourvus de prologues et de prothemata ; ces séries se sont constituées peu à peu au fil du 12e siècle.  Dans le contexte de la diffusion scolaire de la Glose de Laon, la pratique de faire précéder certains livres bibliques glosés de séries de sentences introductives discontinues ou dissociées, sans lien syntaxique et parfois sans lien logique, s’est répandue au 12e siècle. Ces groupes de sentences sont qualifiées de prothemata depuis l’édition princeps de la Glose ordinaire de 1481[1]. Au cours du 12e siècle, s’est répandu l’usage que les copistes et les lecteurs complètent ou remplacent tout ou partie de la série laonnoise par des sentences de leur choix ou de leur composition. Les séries varient donc en fonction des lieux de productions et tendent à se standardiser avec la concentration de ceux-ci dans les centres intellectuels, principalement les écoles puis l’université de Paris. Par conséquent, la tradition textuelle  de ces séries est instable. Elles ne sont pas numérotées. Seuls des retours à la ligne et/ou des pieds-de-mouche les distinguent. Leur découpage n’est pas constant : certaines peuvent être aglutinées, d’autres subdivisées, comme toute autre sentence de la Glose ordinaire. Leur ordre varie d’une manuscrit à l’autre, même si il se stabilise à partir de la fin du 12e siècle, en même temps que l’ensemble du texte de ce qu’il convient d’appeler la Glose (ordinaire) universitaire, complétée et mise en page sous l’autorité des maîtres des écoles parisiennes.

4. L’étude de Elisabetta Caldelli et  Valeria De Fraja consacrée aux manuscrits glosés de Messine[2] (infra laud.) a signalé la rareté des pièces liminaires de Md31, qualifiées parfois à tort de prologue. Si l’ordre et la teneur globables de la série semblent effectivement uniques, le détail de leur contenu se retrouve partiellement ailleurs.

5. Le glossateur du ms. Md31 propose 35 prothemata : le groupe A (prothemata messanensia 1 à 17) réunit 17 sentences originales ; le groupe B est formé de 18 autres sentences (prothemata messanensia 18 à 35)  qui se retrouvent parmi les prothemata de l’édition princeps, attestées par plusieurs manuscrits où elles sont copiées sans ordre fixe : (prothemata laodunensia L30=M18, L12=M19, L10=M20, L28=M21, L29=M22, L4=M23, L22=M24, L23=M25, L24=M26, L25=M27, L26=M28, L27a=M29, L27b=M30, L11=M31, L5=M32, L33=M33, L13=M34, L31=M35)

6. Six des sentences du groupe B concernent l’allégorie des six jours de la création ; elles forment le groupe B2: L22=M24, L23=M25, L24=M26, L25=M27, L26=M28 L27a=M29). Certains éditeurs des livres bibliques glosés les ont intégrées dans les marges du premier chapitre de la Genèse, au début de chacun des jours de la création (dies secunda... sexta). D’autres glossateurs, comme celui de Messine, les ont regroupées en séries et placées en position liminaire où leur séquence est stable puisqu’elles suivent l’ordre du récit biblique.

7. La thématique des âges du monde a naturellement sa place au début de la Bible glosée. L’histoire ‘sainte’, dont la Bible garde la mémoire, est considérée par le judaïsme et le christianisme comme la clé du sens de la destinée humaine qui s’accomplit à partir de l’espace-temps. La structuration du temps, en référence aux actions de Dieu dans l’histoire, est la première étape de la démarche herméneutique par laquelle le christianisme entreprend de dépasser la contingence pour la transcender. La structure du récit de la création en sept jours est en quelque sorte la matrice exemplaire de cette structuration de l’histoire, préparatoire de l’éternité, à laquelle conduit la pédagogie de Dieu au fil des événements du temps (prothemata laodunensia 14 à 19). [3]

8. Dans cette perspective, les sentences du groupe de A, propres à la glose de Messine, introduisent au commentaire allégorique des jours de la création par une évocation de la chronologie des âges du monde (de sex huius seculi etatibus) qui s’inscrit dans la longue histoire des chronographies et des commentaires de l’Hexameron, mais plus particulièrement des Historia mundi insérées en tête de la plupart des chroniques médiévales.

9. Dans cette perspective, suivent un ordre logique et chronologique. Dans un premier temps, elles passent en revue les six âges du monde antérieurs au sabbat de l’éternité (M1 à M6), puis déroulent la chronologie des patriarches de la Genèse, répartie en dix générations, depuis Adam jusqu’à Noé (M7 à M17).

10. Pour les âges du monde qui précèdent le Christ, la structure et les sources de ces chronographes puisent uniment dans le donné biblique à travers le double filtre-relai du De Civitate Dei d’Augustin et de la Chronica maiora de Bède le Vénérable qui en dépend. Leurs données chiffrées (âges des patriarches et durées des âges du monde qui leur sont associés) sont extrêmement labiles et erratiques. L’usage des chiffres romains n’est pas la seule cause.

11. Le glossateur de Messine prend acte de divergences non accidentelles, plus profondes, inscrites dans les traditions textuelles en circulation.  Son intention n’est pas de les faire concorder, ni d’expliquer leur différence numérique, mais de les mettre côte à côte à la disposition du lecteur pour lui permettre de savoir à quelle tradition appartiennent les chiffres divergeants qu’il peut être amené à lire dans la littérature désarticulée des gloses et compilations. Le procédé annonce ce que feront au 13e siècle les correctoire bibliques parisiens.

12. La Grande Chronique de Bède le Vénérable est donc la source principale des prothemata messiniana originaux (M1 à M17)[4]. Elle-même fait la synthèse entre le livre 15 de la Cité de Dieu d’Augustin, qui traite des générations humaines de Caïn au déluge, et la Chronique d’Isidore de Séville. Mais conformément au genre littéraire des sentences médiévales, dont relève le matériau exégétique des bibles glosées, le glossateur n’a retenu qu’une partie du texte de Bède et l’a enrichi de remarques complémentaires. On constate que les passage retenus par le Glossateur privilégient les relectures d’Augustin et écartent Isidore.

13. Les chiffres et dates conformes à la Septante sont reçus d’Augustin. La source des traditions hébraiques auxquelles il fait référence me demeurent à ce jour inconnues bien qu’Augustin renvoie aussi à l’auctoritas hebraica. Cependant le glossateur donne des dates et des durées de vie attestées par l’Hébreu qui ne se lisent ni chez Augustin ni dans les chronographies imprimées et interrogeables en format numérique.

14. Le glossateur met ainsi en évidence deux courants chronographiques, l’un fondé sur les traditions issues de la Septante auxquelles il associe l’usage des « grecs », l’autre sur l’Hébreu auquel il assimile l’usage des « latins ». témoignent d’un souci méthodique de confronter les sources latines et grecques de la chronologie des âges du monde en proposant pour chaque période les données attribuées aux Septante, témoins de la doxa des « grecs », avec celles de sources occidentales reçues par « les latins » ; voir par exemple la sentence 5 : « quos omnino Greci sequuntur [...] quibus pene omnes Latini utuntur ».

15. Le procédé se vérifie tout au long de la série. Il est révélateur du milieu d’origine de la série. Il témoigne du souci d’acclimater la Glose ordinaire au contexte récepteur du Royaume de Sicile où les milieux latins cohabitent et cherchent à pénétrer la société locale de culture grecque, italo-byzantine. L’enjeu didactique de cet exemplaire de la Glose est donc d’aider le clergé latin du Royaume à dialoguer avec le clergé grec pour mieux comprendre les raisons des divergences constatées entre les deux milieux sociaux[5].              

16. Le texte des prothemata de Md31, lorsqu’il reprend des sentences attestées dans d’autres témoins de la Glose ordinaire, est assez médiocre, souvent fautif.

17. Certaines erreurs ou leçons du texte, notamment dans les expressions empruntées à Bède, semblent cependant être induites par la copie directe d’un original de Bède, peut-être en écriture bénéventaine.  En effet, l’excerption de Bède semble avoir été faite directement comme le montre le remplacement de auctoritatem par veritatem : en M3 le copiste n’a pas compris que veritatem remplaçait auctoritatem et il a recopié le mot original  (auctoritatem) à la suite du succédané (veritatem).

18. Ce constat incite à considérer l’écriture des volumes les plus anciens du set 100, et non seulement son décor, comme représentative du système graphique latin développé sous la domination normande. Il faudra examiner par exemple les confusions avec la lettre c induites par le tracé bénéventain des lettres a, d, h, etc. Par exemple, et sans prétention d’exhaustivité :                
- icccirco] idcirco             
- cuius Md31*] huius Md31², etc.            
- diluvium] culuuium Md31        
- l’abréviation ‘italienne’ qui  par q ‘barré droit’ (q) (f. IIIrb dernière ligne) cohabite avec :            
- l’abréviation ‘française’ de qui par i suscrit (qI) f. IIIva11             
- les abréviations ‘italiennes’ quidem, quidam par q ‘barré droit’ (qdam qdem)
- l’abréviation italienne de quod par q ‘barré oblique’ etc.           



[1] Cf. M. Morard, Codicologie des bibles latines glosées, in : Glossae Scripturae Sacrae electronicae, Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2023.

[2] Cf. Caldelli (Elisabetta) - De Fraja (Valeria) , « Iste liber est ecclesie maioris messanensis. Prime indagini su una biblioteca dispersa e sulla Bibbia cum Glosssa di Messina », in : Civiltà del Mediterraneo: interazioni grafiche e culturali attraverso libri, documenti, epigrafi. Atti del Congresso internazionale di studi dell'Associazione Italiana dei paleografi e diplomatisti (Cagliari, 28 -30 settembre 2015) , a cura di L. D’Arienzo – S. Lucà, Spoleto, 2018, p. 217 -282.

[3] Sur le rapport essentiel du christianisme à l’histoire, voir par exemple, les pages de H. de Lubac, Catholicisme. Les apects sociaux du dogme, Paris, 19837, p. 107-124.

[4] Quelques leçons concordent avec le texte de R de l’édition de Bède (Paris, BnF, lat. 13403, manuscrit du 9e s., provenant de l’abbaye de Corbie). Le rapport est cependant lointain.

[5] Sur ce sujet voir l’étude très suggestive de H. Enzensberger, I greci nel Regno di Sicilia. Aspetti della loro vita religiosa, sociale, economica alla luce del diritto canonico latino e di altre fonti latine, (Rassegna Storica online, 1, 2000).


Comment citer cette page ?
Martin Morard, La Glose en Italie du Sud. Les 'prothemata messanensia' sur la Genèse (Madrid, Biblioteca nacional, MS31) in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024. Consultation du 27/05/2024. (Permalink : https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=170)