Les prologues ‘Primo omnium’, ‘Epistole Pauli’ et le canon de Muratori au Mont-Cassin

page créée par Martin Morard, le 7.3.2024, mis à jour le 8.3.2024 (version 1)

ci-dessous : page du "canon de Muratori" sur les épîtres pauliniennes

Primo omnium Corinthiis (Pr59.668-2)

Diffusion

Genre littéraire

Sources

Le canon de Muratori

La prologue Epistole Pauli et la sentence Cum Romanis (Pr59.651.5)

Notre édition

Bibliographie

Vers l’édition de Epistole Pauli

Vers l’édition de Primo omnium

 

Les épîtres de Paul et le Psautier ont suscité au Mont-Cassin un intérêt particulier. La question n’est pas de savoir pourquoi – cette primauté est commune à tout le Christianisme du premier Moyen Âge - mais d’observer comment elle s’est traduite dans les manuscrits qui conservent la mémoire leur réception religieuse et intellectuelle. Deux prologues en particulier ont attiré l’attention des chercheurs et appellent quelques précisions. Inégalement originales, ces compilations sont caractéristiques de la production monastique extra scolaire, non encore marquée par l’influence de l’exégèse scolaire du 12e siècle transalpin. Il s’agit des prologues « Primo omnium Corinth<i>s » (Pr59.668-2) et « Epistole Pauli » (Pr59.651). Le premier tient son originalité d’emprunts au Canon de Muratori ; Clare K. Rthschild a consacré une synthèse de vingt pages à ses rapports avec le canon de Muratori  ; le second est le témoin de la réception d’un texte largement diffusé de part et d’autre des Alpes et un exemple révélateur de la géométrie variable et des recompositions presqu’infinies dont ont fait l’objet les paratextes majeurs associés au bibles simples et aux bibles avec commentaires[1]. Il a parfois été présenté comme une production cassinite « unique », ce qui est loin d’être le cas, bien qu’on en connaisse qu’une copie dans les manuscrits d’origine cassinite avérée.

Primo omnium Corinthiis (Pr59.668-2)

Le prologue Primo omnium est connnu grâce à quatre manuscrits en écriture bénéventaine, copiés à l’abbaye du Mont-Cassin et conservés jusqu’à nous dans sa bibliothèque, les ms. Montecassino, Archivio de l’Abbazia, 235, 335, 349, et 552 . Donatien De Bruyne ne l’a pas accueilli dans ses Préfaces de la Bible latine[2], bien qu’il ait été édité à deux reprises avant lui en 1897, 1898 par Ambrogio Amelli, abbé de Monte Cassino (Ed1897, réédition Ed1929) et Adolf Harnack (Ed1898)[3]. Il n’est recensé ni par Samuel Berger, ni par le Repertorium biblicum de Stegmüller[4].

Nous lui attribuons le numéro Pr59.668-2 puisque Stegmüller aurait dû le mentionner entre RB-668 et RB-669 (ordre alphabétique des prologues au corpus paulinien). Nous le rééditons en édition native numérique sur le site Sacra Pagina à partir de la seconde édition d’Amelli parue en 1929 pour trois raisons : son association au commentaire de Gilbert de la Porrée, sa nature de prologue de la Bible latine et le réemploi d’éléments présents dans d’autres prologues latins sur les épîtres de Paul (Pr59-651).

Amelli estime pouvoir  attribuer la composition de Primo omnium  à Paul Diacre, moine du Mont Cassin (720-†799), en raison de l’épitaphe à son nom qui a été ajoutée à la fin de Cas349. C’est pour cette raison qu’il retient ce témoin comme manuscrit de base de son édition (Cas439 sigle C). Cette hypothèse n’est plus retenue aujourd’hui, le lien entre l’épithaphe et le contenu de Cas439 restant hautement conjectural.

Ce court texte de 331 mots donne la liste des épîtres authentiques de Paul, atteste de leur réception et de leur authenticité paulinienne ; il en rappelle sommairement le thème ou le contexte ; il signale les apocryphes connus, évoque leurs liens avec des dissidences, et se termine par un court paragraphe sur l’appartenance de Paul au peuple hébreu.

Cette importance donnée à la filiation hébraïque de la pensée paulinienne et au rappel que l’hébreu est la langue véhiculaire par laquelle Dieu communique avec les hommes, implicitement comparée, sinon opposée au grec, langue des Gentils, est une des caractéristiques de l’exégèse biblique de l’Italie méridionale. Je ne veux pas dire par là que cet intérêt serait  propre au Mont-Cassin, mais qu’il a guidé le choix d’éléments importants de l’exégése doxographique véhiculée par les bibles avec commentaires de l’Italie méridionale. On retrouve des accents similaires, par exemple dans le § 1 de Epistole Pauli, dans les prothemata de la Glosse ordinaire de Messine[5] et, d’une façon très différente il est vrai, dans le prologue du Psautier glosé d’après la Glossa media du manuscrit Cas429[6].

Diffusion

Le prologue n’a pas été diffusé hors de l’abbaye du Mont-Cassin. Ce sont trois manuscrits bibliques du début du 11e siècle, les ms. 349 ; Cas535 ; Cas552, ainsi qu’un exemplaire de la Glossa media de Gilbert de la Porrée sur le corpus paulinien, copié presque deux siècles plus tard à la fin du 12e siècle (ms. 235)[7]. Le prologue y est toujours placé en tête du corpus paulinien. La copie la plus tardive qu’on en connaisse, celle du ms. Cas235, a été reproduite en tête de l’unique exemplaire de la Glossa media sur Paul conservé au Mont-Cassin dont le prologue et certains passages ont été collationnés dans notre édition de la Glossa media[8].

Manuscrits :

Canon = Milano, Biblioteca Ambrosiana, I 101 sup., f. 10.4-11. : s6/7? le désordre morphologique et graphique indique une datation du texte latin beaucoup plus tardive que le 4e siècle, éd. G. Kuhn, Zürich, 1892 reprint. Miscellanea Cassinense 1, fasc. 2 (1897), p. 2. -   
Rothschild = édition critique ; je renvoie aux lignes de cette édition, qui sont celles du manuscrit, par le sigle Canon.[numéro de ligne]

Cas235 (3a-b) = Amelli, Harnack C², s12 4/4  : Glossa media      

Cas349 = Amelli (sigle C texte de base), s11 ¼  : proxapostolus, suivi du corpus paulinien et d’autres textes mineurs ;          

Cas535 = Amelli (sigle C3), s11 ¼ : corpus prophétique et corpus paulinien;          

Cas552.1 (55a-b) = Amelli (sigle C1), s11 ¼. : proxapostolus, suivi du corpus paulinien

Editions :

A. Harnack, « xcerpte aus dem Muratorischen Fragment (saec. xi et xii) », Theologische Literaturzeitung, 5.3.1898, col. 129-134 (132) ;

A. Amelli, « Fragmentum Muratorianum iuxta codices Casinenses », Miscellanea Cassinense, 1, fasc. 2 (1897), p. 3-5 Id., «Paolo Diacono e il canone o frammento Muratoriano nei codici di Montecassino », Memorie storiche forogiuliesi, 25 (1929), p. 90-91  [réédition du précédent quasi ne varietur].

Genre littéraire

Les manuscrits cassinites ne donnent pas de titre au prologue Primo omnium. Son genre littéraire de ce texte est celui d’un prologue biblique composé de sentences compilées. La méthode est caractéristique de l’exégèse doxographique carolingienne (Bède, Raban Maur, etc.). Il annonce les prothemata ou grappes de sentences introductives que l’on trouvera en tête de certains livres bibliques glosés à partir du 12e siècle[9]. On connaît d’autres témoins du genre, concernant le corpus paulinien, traduit en latin à partir d’originaux byzantins[10]. Ce type d’exégèse est en effet un héritage du concile in Trullo, commun à l’Orient et à l’Occident : les pasteurs doivent expliquer l’Ecriture selon les commentaires des Pères[11].

Sources

Le prologue est un assemblage composite de trois sources :
1° des extraits corrigés du canon de Muratori
2° le paragraphe 6 du prologue Epistole Pauli (RB-651) d’après sa version la plus répandue (Bruyne, famille φ) ;
3° un fragment anonyme sur l’hébraicité de saint Paul (§4) qui n’a pas d’équivalent connu et qui est une probable composition originale du compilateur cassinite.

Le canon de Muratori

Dès 1897, le premier éditeur de Primo omnium, Ambrogio Amelli, abbé du Mont-Cassin, suivi par Adolf Harnack en 1898, a signalé que le prologue cassinite dépendait d’un document connu par un manuscrit provenant de l’abbaye bénédictine Bobbio et conservé à la bibliothèque ambrosienne de Milan[12]. Amelli y reconnaît une exécution manuscrite qu’il croit d’origine ibérique et il en date la copie au 8e siècle. Rothschild conclut à une origine au nord de l’Italie entre la fin du 7e et le milieu du 8e siècle [13]. Découvert et édité par Muratori, ce document a pris le nom de son inventeur et est connu depuis par la critique biblique sous le nom de « Canon de Muratori »[14]. Il contient une liste partielle des livres bibliques néotestamentaires reçus dans le milieu de son auteur ; cette liste omet l’épître aux Hébreux sans la mentionner pour autant parmi les lettres rejetées. Le canon est anonyme ;  aucune des propositions d’identification ne fait aujourd’hui l’hunanimité car toutes reposent sur des hypothèses discutables. Il vient de faire l’objet d’une monumentale édition critique qui conclut en faveur d’un original latin composé au 4e siècle dans un milieu proche pour ne pas dire identique à celui de l’Ambrosiaster (Rothschild 2022, p. 169 et conclusions). On ne peut exclure une influence codicologique et paléographique insulaire.  

Dans le manuscrit de Milan, ce canon est inséré dans le texte d’un recueil composite homogène. Il est vain de chercher à lui trouver une unité intellectuelle ou thématique. Ce qui réunit les textes copiés est leur brièveté matérielle et leur valeur pratique et référentielle (comput, fêtes liturgiques, déclaration de foi, etc.). Le manuscrit est composite mais non factice. Ce n’est donc pas le support du Canon qui est fragmentaire, mais le texte recopié dans ce manuscrit qui était déjà incomplet du début et de la fin avant d’être recopié dans le manuscrit de Bobbio. Le Canon de Muratori est la copie intégrale d’un fragment qui avait été recopié dans un ancêtre du manuscrit de Bobbio.  Rothschild suggère que le Canon a été inséré sur deux feuillets laissés blancs dans l’archétype du manuscrit conservé.

C’est donc à tort que les codicologues qualifient les expéditions cassinites du prologue de « Fragmentum muratorianum ». Il s’agit en réalité d’un témoin partiel de la tradition indirecte du Canon de Bobbio et en aucun cas d’un fragment du canon de Muratori. Le texte en est fortement retravaillé. Les citations faites par le compilateur ne suivent pas l’ordre du texte de Bobbio :       
§ 1 = Canon.42-50 ;            
§ 3 = Canon.63-68 + 54-57 + 81-85 ;             
Dans le paragraphe qui suit, je reproduis l’intégralité du canon de Muratori qui concerne les épîtres pauliniennes ; les passages empruntés par Primo omnium sont en caractères gras.

{f. 10v8} (39) [...] Epistulae autem (40) Pauli, quae a quo loco vel qua ex causa directae (41) sint, volentibus intellegere ipsae declarant: (42) primum omnium Corinthiis schismae haereses (43) interdicens, deinceps Galatis circumcisionem, (44) Romanis autem ordinem scripturarum sed et (45) principium earum esse Christum intimans (46) prolixius scripsit. De quibus singulis (47) necesse est a nobis disputari, cum ipse beatus (48) apostolus Paulus sequens prodecessoris sui (49) Iohannis ordinem non nisi nominatim septem (50) ecclesiis scribat ordine tali: ad Corinthios (51) prima, ad Ephesios secunda, ad Philippenses (52) tertia, ad Colossenses quarta, ad Galatas (53) quinta, ad Thessalonicenses sexta, ad Romanos (54) septima. Verum Corinthiis et Thessalonicensibus licet pro correptione iteretur, una (56) tamen per omnem orbem terrae ecclesia (57) diffusa esse dinoscitur. Et lohannes enim in (58) apocalypsi licet septem ecclesiis scribat, (59) tamen omnibus dicit. Verum ad Philemonem unam (60) et ad Titum unam et ad Timotheum duas pro (61) affectu et dilectione, in honorem tamen ecclesiae (62) catholicae in ordinationem ecclesiasticae {f. 11r} (63) desciplinae sanctificatae sunt. Fertur etiam ad (64) Laodicenses, alia ad Alexandrinos, Pauli (65) nomine finctae ad haeresem Marcionis et alia (66) plura, quae in catholicam ecclesiam recipi non (67) potest:  fel enim cum melle misceri non (68) congruit. Epistula sane Iudae et superscripti (69) Iohannis duae in catholica habentur et (70) Sapientia ab amicis Salomonis in honorem ipsius (71) scripta. Apocalypses etiam Iohannis et (72) Petri tantum recipimus, quam quidam ex (73) nostris legi in ecclesia nolunt. Pastorem vero (74) nuperrime temporibus nostris in urbe (75) Roma Hermas conscripsit sed ente (76) cathedra urbis Romae ecclesiae Pio episcopo fratre (77) eius: et ideo legi eum quidem oportet, se (78) publicare vero in ecclesia populo neque inter (79) prophetas completo numero neque inter (80) apostolos in fine temporum potest. (81) Arsinoi autem seu Valentini vel Mifljtiadis (82) nihil in totum recipimus, qui etiam novum (83) Psalmorum librum Marcioni (84) conscripserunt una cum Basilide Asiano, (85) Cataphrygum constitutorem.

 

Dans le prologue, les citations du canon sont complétées et corrigées par des sentences d’autres provenances, notamment pour restituer à Paul l’épître aux Hébreux, absence du canon de Muratori. Par conséquent, rien n’oblige à penser que le manuscrit de Bobbio soit, en tant qu’exemplaire, la source directe de la compilation cassinite. Il est tout aussi envisageable qu’un autre exemplaire, conservé au Mont-Cassin avant le 11e siècle soit à l’origine et du prologue Primo omnium (Pr59.668-2) et du canon de Muratori[15].

La prologue Epistole Pauli et la sentence Cum Romanis (Pr59.651.5)

L’autre source majeure de Primo omnium est la sentence Cum Romanis (Pr59.668-2.5) reproduite dans le § 2. Elle est extraite du prologue Pr59.651 (Epistole Pauli) qui précède immédiatement Primo omnium dans Cas235. Stegmüller et Dom De Bruyne considèrent ce prologue comme un tout. A la différence de Primo omnium, il a été largement diffusé en France et en Italie. Au Mont-Cassin, il n’a été identifié que dans deux manuscrits bibliques tardifs : Cas558.2, p. 723b-724a  et Cas3 = Montecassino, Archivio privato dell’Abbazia, cod. 3, p. 1091b-1092a qui nous n’avons pas pu collationner. Samuel Berger en a cependant signalé quatre états partiels qui ont chacun fait l’objet d’une diffusion indépendante, attestée par plus de 10 manuscrits pour chacun, parfois dès le 8e siècle. :      xxxx  
*Epistole Pauli ad Romanos causa.           

RB-651 (prologue en 7 paragraphes) : Je retiens le texte de la version Ψ dont la diffusion est plus large que celui de la version φ.       
λ =Β Κ V       
φ = D I R W  
Θ = Paris, BnF, lat. 9380 : Théodulfe, origine et prov. Orléans, 8081-818 (Wordsworth, Bruyne)

 ψ = H T Θ x y  λ d m v Cas325        
a= Clm6236   
d= Cas35       
B  
= Clm14179
D = Dublin, Trinity College, ms. 52 alias Ardmachanus          
D2
(om. Bruyne) = Dijon, BM, ms. 2, prov. Ste-Bénigne de Dijon, s12 ¼.      
K = London, BL, Add. 10546
P252 (om. Bruyne)        
R = Reg9 = BAV, Reg. lat. 9  
v = Chiari                   
Non contuli : Cas558.2, p. 723b-724a ; Cas3 = Montecassino, Archivio privato dell’Abbazia, cod. 3, p. 1091b-1092a.           
Editions :

Bruyne, p. 217-218. – Repertorium biblicum n° 651. Recensement partiel des manuscrits dans Berger, n° 254 (prologues commençant par le § 1), 258 (prologues commençant par le § 4), 259 (prologues commençant par le § 3), 278 (prologues commençant par le § 6), à compléter par les notes personnelles de Donatien De Bruyne, Abbaye de Maredsous.

RB-651.1-2 = Berger 254 auxquels on peut ajouter, sans prétention d’exahaustivité, :

Einsiedeln, Stiftsbibliothek, cod. 16 (557), s10, f. 19 (« ... -  versibus ac verbis opposita sunt »)

Paris, BnF, lat. 252, f. 124rb : Bible, France : Sud-Ouest, s12 4/4, sigle P252)                   
*Pauli apostoli epistole...                                RB-651.3 = RB-659 = Berger 259 + P252     
*Omnis textus vel numerus ...                      RB-651.4-5 = Berger 258 + P252

Θ (Bruyne) = P9380

Grenoble, BM, Ms. 8 (réserve) (non contuli)

*Cum Romanis ita agit apostolus...             : RB-651.6 = RB-647 = Berger 278 ; om. P252

La présence du prologue RB-651 est aussi signalée, mais de manière insuffisamment précise, dans les manuscrits Cas558 et Cas3 (Archivio privato dell’Abbazia 3) non recensés par De Bruyne ; cf. La Bibbia a MonteCassino, p. 240 et 288. Voir aussi D. De Bruyne, « Étude sur les origines de notre texte latin de Saint Paul », Revue Biblique 12 (1915), p. 358–392 (378) ; id., « Le prologue inédit de Pélage à la première lettre aux Corinthiens », Revue Bénédictine 24 (1907), p. 257–63.

La sentence Cum Romanis appartient au prologue Omnis textus au sein duquel elle circulé aussi indépendamment de Epistole Pauli. Le compilateur cassinite de Primo omnium  s’est contenté d’omettre la phrase introductive « Omnia textus » qui sert ordinairement d’incipit à Pr59.651.4-5[16].

Notre édition ajoute au texte de De Bruyne la collation du manuscrit latin 252 de la Bibliothèque nationale de France et de Cas235 (p. 2b-3a) où ce prologue est placé en tête de la Glossa media avec d’autres paratextes majeurs. Les deux manuscrits Cas35 (Bible) plus tardif et Cas235 (Glossa media) ont des leçons propres qui attestent d’une origine commune. Pour plus de détails, je renvoie à la thèse en préparation d’Elvira Zambardi et à l’étude d’Elvira Zambardi et Martin Morard, « La Glossa media de Gilbert de la Porrée au Mont Cassin: les manuscrits Casinenses 235 et 429 », dans Bibliofilia 2024.

La comparaison de la version cassinite de Cum Romanis avec les données philologiques de l’édition De Bruyne révèle que Cas235 appartient à la famille φ de Epistole Pauli, soit la version la plus répandue de ce prologue. Nos collations complémentaires indiquent une proximité certaine avec la Bible de Sainte-Bénigne de Dijon qui est postérieure. Pour ces raisons, le lien qu’Amelli a cru pouvoir établir entre le voyage de Paul Diacre en France et l’insertion de Cum Romanis dans Primo omnium est loin de s’imposer[17].

Notre édition

Je procure ici une édition native numérique des deux prologues Primo omnium et Epistole Pauli.

Celle du pseudo Fragment de Muratori est quasi identique à celle d’Amelli. Je me suis contenté d’en  collationner le texte à nouveau frais avec Cas235, l’édition de Harnack et l’original du canon de Muratori. J’ai corrigé quelques erreurs de sigles de l’apparat critique et fait usage de la liberté de l’éditeur concernant la ponctuation et les graphies. Je n’ai pas retenu les leçons graphiques non significatives. Je transcris en caractères gras noir les passages empruntés au canon du manuscrit de Milan, sans tenir compte des variations graphiques mineures, mais en indiquant en note le texte du fragment de l’Ambrosienne pour les passages variants. Pour faciliter le référencement, le texte est divisé en paragraphes. Pour faciliter les recherches électroniques, les graphies du texte édité ont été normalisées selon les principes de la charte éditoriale du site Sacra Pagina. Plusieurs variantes vocaliques d’origine phonétiques sont trompeuses et perturbent la lecture (par exemple : interpretis au sens de interpretes, iteratur devenu utitur etc.)  parce qu’elles découlent d’évolutio, notamment lorsque l’évolution consonnantique du latin médiéval nuit à la compréhension de la syntaxe de la phrase latine.

L’édition de Epistole Pauli ajoute de nouveaux témoins à l’édition de Donatien De Bruyne : D2

Bibliographie

Pour plus de détails, cf. Ambrogio (Guerrino) Amelli, « Paolo Diacono e il canone o frammento Muratoriano nei codici di Montecassino », Memorie storiche forogiuliesi, 25 (1929), p. [89]-96.

Pour une description des manuscrits :       
Giulia Orofino, Marilena Maniaci, Roberta Casavecchia, La Bibbia a Montecassino, Turnhout, 2021.

Clare K. Rothschild,  The Muratorian Fragment. Text, Translation, Commentary, Tübingen, 2022 (Studien und Texte zu Antike und Christentum, 132), édition : p. 26-31.

Pour le ms. Cas235, on se reportera  à la thèse en préparation d’Elvira Zambardi sur les manuscrits glosés du Mont-Cassin, ainsi qu’à son étude à paraître : « La Glossa media de Gilbert de la Porrée au Mont Cassin: les manuscrits Casinenses 235 et 429 », dans Bibliofilia 2024.

Voir aussi Rothschild 2022, p. 202-219.



[1] Cf. Rothschild 2022, p. 200 : « C2 [Cas235] begins with an introduction that is not present in the other three prologues. Its topic is the divided congregation to whom Paul addresses Romans. This unique introduction with English translation is as follows... »

[2] Préfaces de la Bible latine, éd. Donatien De Bruyne, Namur, 1920.

[3] Voir infra.

[4] S. Berger, « Les préfaces jointes aux livres de la Bible dans les manuscrits de la Vulgate », Mémoires présentés… à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, première série, 11, 2 (1904), 1-71.

[5] Martin Morard, La Glose en Italie du Sud. Les 'prothemata messanensia' sur la Genèse (Madrid, Biblioteca nacional, MS31) in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024. Consultation du 08/03/2024. (Permalink : https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=170)

[6] Ce manuscrit est cependant de facture parisienne ; rien ne certifie l’origine italienne ou cassinite de son auteur, bien qu’il ne soit connu que par l’exemplaire conservé à Monte Cassino. Cf. Martin Morard, « Un Psautier glosé témoin de la tradition indirecte de la 'Media Glossatura' de Gilbert de la Porrée au début du 13e siècle (Monte Cassino 429) » in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024. Consultation du 08/03/2024. (Permalink : https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=158).

[7] Voir ci-dessous : les témoins du texte.

[8] Dans Cas235, au § 3, le remplacement par correctione de la leçon correptione qui figure dans les autres manuscrits du 11e siècle, est un indice de datation tardive : à Paris, le remplacement de correptio par correctio pour éviter la confusion avec corruptio apparaît presque systématiquement dans la copie des textes à partir des années 1180. Il est quasi contemporain de l’apparition de la pratique de la correction méthodique des textes copiés à Paris. Voir par exemple les distinctions d’Adam de Courlandon dont le manuscrit révisé porte encore la mention « correptus » pour désigner la version du texte révisée par l’auteur.

[9] Cf. M. Morard, « Prothemata » in : Terminologie ancienne du livre médiéval,
https://libraria.hypotheses.org/86#_Toc115142582 ; Id., « Prothemata / sentences liminaires », in : M. Morard, Mises en page et codicologie des bibles latines glosées, in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024, p. 97.

[10] Cf. Martin Morard, « Préfaces aux épîtres de Paul traduites du grec par Guillaume Le Mire, abbé de Saint-Denis en France, à l'intention d'Herbert de Bosham » [édition bilingue latin-grec avec introduction] in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024. https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=148

[12] Milano, Biblioteca Ambrosiana, I 101 sup., f. 10-11, voir ex-libris f. 1r.

[13] Rothschild 2022, p. 113.

[14] Il est exclu de rappeler ici la bibliographie plétorique et les débats interminables suscités par ce texte. Pour d’utiles compléments d’informations, cf. Ph. Henne, « La datation du "‘’canon’’ de Muratori », Revue biblique, 100.1 (1993), p. 54 qui situe la rédaction de l’hypothétique version grecque originale  vers la fin du 2e ou au début de 3e siècle contre la thèse d’une rédaction orientale au 4e siècle ; Jonathan J. Armstrong, « Victorinus of Pettau as the Author of the Canon Muratori », Vigiliae Christianae, 62.1 (2008), p. 1-34 en attribue la rédaction à l’évêque slovène Victorin de Pettau (†303) dont les liens avec le canon sont discutés depuis Harnack et Lagrange ; cf. M.-J. Lagrange, « L’auteur du canon de Muratori », Revue biblique, 35 (1926), p. 83-88. Je retiens de la discussion des thèses contradictoires débattues dans cette littérature la quasi impossibilité de démontrer historiquement la date de rédaction du texte. Mais il est en revanche certain que son rédacteur fait référence à des données plus compatibles avec les problématiques ecclésiales et doctrinales d’une datation haute que basse. Quant aux rapprochements avec les écrits de tel auteur, plutôt que de tel autre, ils sont tous sujet à caution dans la mesure où un rédacteur postérieur est susceptible de construire une argumentation à partir de textes plus anciens. La datation de la version latine est généralement mal traités par les patrologues peu familiers du Haut Moyen Âge. Le latin du canon de Muratori est absolument incompatible avec celui d’un auteur du 3e ou 4e siècle, même non latin de naissance. Il est par contre bien typique des tournures des 6e et 7e siècles

[15] Cette observation rejoint celles de Rothschild 2022, p. 113 : « The Muratorian Codex is first catalogued as a volume at Bobbio that was later transferred to Milan, but this does not rule out its origination or the presence of it or its archetype at a library such as Monte Cassino ». - Sur la circulation des manuscrits entre Bobbio et le Mont Cassin, voir Rothschild 2022, p. 192-193. Sur la réception cassinite du Canon de Muratori, ibid., p. 193-211.

[16] Pr59.651.4 : « Omnis textus vel numerus epistularum ad unius hominis perfectionem proficiunt ».

[17] De Bruyne a collationné une vingtaine de manuscrit, Samuel Berger (n° 258) en signale encore d’autres.


Comment citer cette page ?
Martin Morard, Les prologues ‘Primo omnium’, ‘Epistole Pauli’ et le canon de Muratori au Mont-Cassin in : Sacra Pagina, IRHT-CNRS, 2024. Consultation du 24/05/2024. (Permalink : https://gloss-e.irht.cnrs.fr/php/page.php?id=203)